Blog de Yvan Tricart

Ce que résister veut dire

Ce que résister veut dire

L’heure politique est aux coups de menton, aux certitudes abruptes, à l’état d’urgence, à l’éradication, à l’anéantissement, à la guerre. Et il n’est pas bien vu de vouloir comprendre.

Extrait lu dans Politis.fr

''On a beau ne jamais être indifférent à la misère du monde, même lointaine, c’est autre chose quand on sent le souffle des assassins. Quand ces jeunes sont les nôtres, nos amis, nos enfants, les amis de nos enfants, dans ce quartier qui respire la liberté...//...

Je sais bien que l’heure politique n’est pas aux questions, mais aux coups de menton, aux certitudes abruptes, aux déclarations bravaches, à l’état d’urgence, à l’éradication, à l’anéantissement, à la guerre. Et qu’il n’est pas bien vu de vouloir comprendre. ..//... Nous avions jusqu’ici le devoir moral de nous intéresser aux peuples de cette région du monde. L’impératif, soudain, est d’une autre nature. Nous voilà confrontés directement à des conflits qui gagnent notre territoire. L’urgence devient politique. …//... Daech ne vient jamais de nulle part. Il prospère sur nos abandons

. Il naît de cette stratégie du pourrissement qui consiste à croire qu’un conflit est réglé quand il fait moins de bruit à nos oreilles. Or, c’est une loi de l’histoire : les crises irrésolues finissent toujours par resurgir, et dans une version aggravée. ..// … Ces nouveaux cavaliers de l’Apocalypse sont les produits de l’invasion de l’Irak par les troupes américaines, en 2003, et de quelques-unes de nos accointances coupables. Avec l’Arabie saoudite, par exemple. Ils sont aussi le résultat de l’hyper violence du régime syrien contre son peuple.

Il va sans dire qu’en France tout le monde est d’accord pour « éliminer » Daech. Mais comment ? Faut-il intensifier les frappes ? Triompher chaque fois que tombe un chef islamiste ? Ou qu’un convoi est détruit ? …//... L’arithmétique éradicatrice qui veut que chaque jihadiste tué soit un jihadiste de moins ne fonctionne pas. C’est la logique de MM. Valls et Hollande. Vision simpliste, bien utile sans doute pour un discours politique, mais contre-productive en réalité. Car le réservoir des candidats au jihad est inépuisable. Et il le sera tant que l’on n’affrontera pas les causes du conflit syrien...///... Sans perspective de règlement politique, nos bombes fabriquent plus de jihadistes qu’elles n’en éliminent.

Le discours éradicateur qu’il nous a semblé entendre lundi au Congrès, et qui est encore plus clairement articulé par Manuel Valls, relève de cette illusion. On y retrouve par instant les accents de George W. Bush. S’il est vrai que Daech est le « Mal », il n’est pas vrai que les grandes puissances sont le « Bien »...//... Et puis, il y a l’autre bout du problème. Franco-français celui-là. Car les assassins sont, semble-t-il, bien de chez nous. Ce sont des paumés de notre société, petits délinquants aux profils désormais classiques, et qui, un jour, se trouvent un « destin » sur Internet....///... ils sont le symptôme d’un mal plus profond, social et identitaire. Il est évidemment plus confortable de les regarder comme étrangers à toute humanité. Ils le sont devenus en effet, mais quand et pourquoi ? Et pour couronner le tout, voici donc l’état d’urgence. Des manifestations interdites, et la justice marginalisée. Un système, bien connu, se met en place. Les bombardements pour résoudre la crise syrienne, et l’état d’urgence pour administrer la société française. La déchéance des nationalités pour les binationaux « radicalisés », et peut-être l’ouverture de centres de rétention pour les suspects. Nos « Guantanamo » à nous.

Au lendemain du discours de François Hollande devant le Congrès, ce n’était qu’éloges sous la plume des commentateurs. Le Président n’avait-il pas « piégé » la droite en reprenant la plupart de ses propositions ? Il se peut bien que MM. Sarkozy et Wauquiez soient embarrassés parce qu’on leur a dérobé leur programme, mais, en attendant, la société française a fait un pas de plus vers la droite. Souvenons-nous : avant la tragédie, Manuel Valls suggérait que les listes socialistes fusionnent avec celles de la droite dans l’entre-deux tour des régionales. C’est pire. C’est une fusion idéologique qui est en train de se réaliser. À cela aussi il faut résister. Et cela commence par la nécessité de faire entendre d’autres voix.