grands projets inutiles,

Ayraulport, grands projets inutiles, etc. : les croyances à l’oeuvre


Jean Gadrey

Jean Gadrey, 68 ans, est Professeur émérite d'économie à l'Université Lille 1.

Des mobilisations étonnantes mais aussi des tensions et parfois des violences accompagnent, en France et dans le monde les mégaprojets des dominants visant à prolonger le modèle libéral-croissanciste. On ne peut comprendre ces affrontements d’idées, de politiques, et sur le terrain, sans élucider les « valeurs » et les représentations du « progrès » présentes dans les arguments des promoteurs de ces projets.

C’est tout un « MONDE DE CROYANCES », UN SYSTÈME D’IDÉES DOMINANTES, qui est contesté radicalement. Mais ce monde est défendu par des acteurs puissants, ceux du capitalisme financier ou du libéral-croissancisme, qui entendent bien le prolonger, tant qu’ils en ont le pouvoir.

On peut prendre la mesure de ces enjeux « idéologiques » en identifiant les principales croyances ou les mythes défendus et propagés par les tenants du vieux monde et contestés par les opposants. Je vais le faire ici sur l’exemple du projet d’aéroport de Notre Dame des Landes, mais on verra en chemin qu’on retrouve pratiquement les mêmes enjeux dans bien d’autres cas. Je me suis inspiré au départ d’un texte transmis par un ami et accessible en ligne via ce lien.

Je vais proposer une liste non exhaustive de ce qui se joue (et qui est contesté par les opposants au projet) à Notre Dame des Landes, et très souvent ailleurs, sous l’angle des croyances ou des mythes. Il n’y a pas selon moi symétrie entre les valeurs ou croyances des uns et des autres, car celles de la prolongation de l’ancien monde sont très clairement liées à (et diffusées par) de puissants acteurs oeuvrant ouvertement pour leurs intérêts économiques et financiers, ce qui n’est pas le cas de leurs opposants. Mais la référence à des croyances signifie aussi que des acteurs non liés à ces intérêts « croient », à des degrés divers, aux idées en question. C’est bien là qu’est la difficulté et la source de tensions affectant toute la société, traversant les partis, les familles, etc. Il est probable que ces tensions vont s’amplifier. Il faut le souhaiter.

La principale grande croyance à l’œuvre, énoncée en termes généraux, porte sur LA CROISSANCE MATÉRIELLE INFINIE ET SALVATRICE, apportant les « marges de manœuvre » INDISPENSABLES à tout progrès social voire à tout progrès écologique. Mais sur les territoires des grands projets, elle devient LA CROYANCE OU LE MYTHE DU « DÉVELOPPEMENT DES TERRITOIRES » ASSIMILÉ A LA CROISSANCE « CRÉATRICE D’EMPLOIS ». Quatre croyances composantes en dessinent les modalités concrètes et les moyens :

1) Le premier moyen (supposé) d’un tel développement (croissanciste) repose sur la croyance ou le mythe de L’ATTRACTIVITÉ DES TERRITOIRES, réduite à l’attraction d’activités économiques et d’entreprises venant s’implanter ici plutôt qu’ailleurs, quitte à y mettre d’énormes moyens publics sans garantie sérieuse de pérennité et d’utilité sociale, pendant que les autres territoires font de même. L’attractivité est l’une des faces d’une médaille dont L’AUTRE FACE EST LA CONCURRENCE DES TERRITOIRES ENTRE EUX, en France, en Europe et dans le monde. C’est le B-A-BA aussi bien de la mondialisation néolibérale que de la « construction » des grands marchés européens par la destruction des marchés locaux et nationaux. La guerre économique des territoires n’est pas pour rien dans la multiplication de grands projets inutiles et dispendieux, y compris s’agissant d’aéroports.

2) Le second moyen (supposé) du « développement économique » des territoires repose sur la croyance ou le mythe de L’EXTENSION SANS LIMITE DES ÉCHANGES ÉCONOMIQUES aussi peu régulés que possible (libre-échange, libre investissement), autre postulat de la construction des grands marchés européens et mondiaux. On retrouve cette croyance dans la fierté de certains élus régionaux à afficher prioritairement des performances à l’exportation et à les encourager par des politiques et financements dédiés. En ajoutant à cette croyance celle qui concerne la croissance matérielle indéfinie, on obtient le cœur de l’idéologie libérale-croissanciste.

3) Le troisième moyen essentiel, étroitement lié au précédent, s’appuie sur la croyance ou le mythe de l’extension, elle aussi sans limite, DES TRANSPORTS ET DES INFRASTRUCTURES DE TRANSPORT (autoroutes, TGV, avions, ports) pour faciliter ces échanges économiques et les déplacements de cadres et d’experts « globalisés » entre les métropoles du monde ou de l’Europe, ainsi que le tourisme à moyenne, grande ou très grande distance, dont le tourisme aérien. C’est la condition supposée pour rester dans LA COUR DES GRANDS (grandes métropoles, grandes régions) : il faut être un GRAND NŒUD européen ou mondial DE TRANSPORTS MODERNES pour s’insérer avec succès dans la mondialisation TELLE QU’ELLE EST. On ne compte plus les régions ou métropoles qui se définissent comme étant « au carrefour de l’Europe » ! Curieux projet quand même : être un carrefour plutôt qu’un espace de vie largement autonome…

La commission européenne, sous l’influence des lobbies patronaux, a œuvré depuis les années 1990 en faveur du développement des infrastructures de transport, avec l’idée que leur « insuffisance » était une barrière à la libre circulation des produits au sein du Marché unique et, par conséquent, entravait la croissance économique de l’Europe, la « compétitivité », et l’« attractivité des territoires ». Tout se tient dans cet argumentaire libéral structuré vendu aux populations au nom du renforcement des liens entre les pays européens.

Avec une logique concurrentielle similaire, il faut un « GRAND stade » dans chaque GRANDE ville si on veut rester dans la COUR DES GRANDS DU FOOT EUROPÉEN, ce qui est considéré par certains élus comme un critère majeur de succès, y compris électoral.

Peu importe dans ces conditions qu’il y ait des grands stades, des grands aéroports, des grands ports, des autoroutes, des TGV et des grands nœuds partout et que cette multiplication devienne globalement un jeu à somme négative (nombre de ces infrastructures surdimensionnées devenant sous-utilisées), la force du mythe l’emporte, y compris sur de simples considérations économiques de coûts, de dettes publiques, de dépenses sociales et environnementales sacrifiées, de gâchis de ressources.

On comprend mieux pourquoi les évaluations a priori des coûts, effectuées par des cabinets financés par les tenants du mythe, sont régulièrement dépassées à l’arrivée et souvent multipliées par deux ou trois, comme pour l’EPR de Flamanville ou la liaison Lyon-Turin. Pour faire passer de tels projets, IL FAUT EN SOUS-ÉVALUER FORTEMENT LES COÛTS ET EN SURESTIMER LA FRÉQUENTATION, LES USAGES ET LES BÉNÉFICES. C’est une façon de passer en force sans recourir à la force. Pas question de lancer des évaluations pluralistes ouvertes aux opposants !

Il faut dire que certaines liaisons dangereuses entre une partie du personnel politique et les multinationales de la construction ne sont pas pour rien dans l’activation de ce mythe, que l’on recouvre alors d’un voile d’intérêt général en parlant de « désenclavement ». Et s’il n’était pas si mauvais que ça pour le bien vivre dans un territoire de viser un développement plus « endogène » ?

4) Enfin, le quatrième moyen d’un tel développement économique repose sur LA CROYANCE DANS LES BIENFAITS D’UNE CROISSANCE URBAINE OU MÉTROPOLITAINE ELLE AUSSI SANS LIMITE. Cet aspect est particulièrement bien explicité dans le texte dont j’ai fourni le lien. Extraits (mais il vaut mieux se reporter au texte complet) :

« La première raison pour faire renaître, il y a une dizaine d’années, le projet de NDDL c’est de pouvoir continuer à construire dans le sud de Nantes… L’objectif de la ville de Nantes est… de capter chaque année une population plus nombreuse… Et dans une perspective de population globale dont la croissance va diminuer à terme, c’est vider les campagnes [et les petites villes, JG] pour faire grossir les [grandes] villes, toujours plus. N’y aura-t-il aucune limite à ce projet ? Quand on pose la question, il n’y a pas de réponse puisque le principe est la concurrence, et que si l’on se compare aux grandes villes dominantes du continent… le chemin est encore long. Comme l’exprimait Henri Lefebvre, toute centralité crée sa propre fin et meurt étouffée.

C’est une question qui touche à la projection de chacun dans son avenir, son désir de puissance – être plus gros que l’autre, plus fort… C’est aussi un défi à la planète… faire grossir les villes centre au détriment des autres entraîne des coûts d’approvisionnement en alimentation croissants et un bilan carbone de plus en plus lourd. Les déplacements quotidiens sont moins importants qu’à la campagne pour ceux qui habitent en ville, mais plus importants pour ceux qui habitent dans la deuxième et troisième couronne : la « zone d’emploi » de Nantes qui représente la zone des déplacements domicile/travail s’étend désormais du nord du département jusqu’au nord de la Vendée. »

Je résume : croissance matérielle, croissance des échanges économiques avec l’extérieur, croissance des grandes infrastructures de transport, croissance urbaine, autant de croyances dans les bienfaits d’une expansion quantitative ignorant toute limite (sociale, écologique, voire économique). C’est peu de dire que le culte de la croissance, dans un contexte néolibéral, lié à l’idée de puissance et à celle de compétition de tous contre tous, est le guide suprême des croyances que l’on trouve au fondement des « grands projets matériels » (inutiles, ou nuisibles).

Mais d’autres croyances font également partie de ce cocktail « explosif ». Si l’on prend le cas du transport aérien, déjà évoqué, ou celui du TGV partout, l’illusion volontariste de leur expansion sans limite s’appuie sur un triptyque de croyances : low cost, high speed, long distance (prix bas, grande vitesse, longue distance). On y trouve en fait le rêve de l’abolition des frontières du temps et de l’espace, de la « démocratisation » universelle des déplacements rapides au loin. On sait pourtant que ce rêve est foncièrement inégalitaire et qu’il ne deviendra pas réalité universelle. J’y reviendrai prochainement à propos du « pic du transport aérien », autre sujet controversé.

Un dernier mot. Dans les limites de ce billet déjà long, je n’ai pas mentionné les arguments, valeurs ou « croyances » des opposants aux grands projets inutiles (voir ce billet, et sa suite). Il m’est arrivé d’écrire que l’on ferait mieux de privilégier des milliers de « petits et moyens projets utiles », à échelle humaine, proches des gens, bons pour l’emploi de qualité, bons pour l’environnement, le lien social, le bien vivre et la démocratie. Je persiste. Mais pour cela, on a ABSOLUMENT besoin de GRANDES POLITIQUES sociales, écologiques, économiques et même financières, élaborées selon des pratiques démocratiques étendues et vivantes, faute de quoi les projets utiles, qui existent déjà partout, seront freinés en qualité et en extension.

Il faut de GRANDS PROJETS POLITIQUES UTILES de réduction des inégalités, de récupération du foncier péri-urbain, de réhabilitation thermique des logements existants, d’aides à l’habitat groupé autogéré, de discrimination positive pour les énergies renouvelables, d’incitations aux circuits courts, de transports collectifs locaux et régionaux propres et pratiques, de fiscalité écologique et sociale, de reprise de contrôle de la finance et du crédit, de développement massif de services de « care » non fondés sur la lucrativité, de sécurisation des parcours professionnels dans la transition, etc.

Les innombrables initiatives locales ouvrent souvent la voie. Elles permettent de croire qu’un autre monde est possible… puisqu’on peut voir des modèles réduits qui marchent en dépit d’un contexte défavorable. Elles ne suffiront pas à faire basculer les consciences et les pratiques. Les herbes qui poussent dans les fissures du béton du vieux monde contribuent à le faire craquer. Mais le projet d’une transition vers un autre monde suppose d’organiser politiquement leur semis, leur culture et leur récolte.

Dernière minute : Le fiasco du nouvel aéroport de Berlin tourne au scandale politico-financier. Le Maire de Berlin est pressé de démissionner de ses fonctions…. Les coûts initiaux ont explosé et sont passés de 2 milliards à 4,3 milliards d’Euros. Voir ce lien.

INFORMATION : on trouve un bon dossier NDDL et GPII (grands projets inutiles imposés) dans le n° 4 de la revue “Les Zindignés” (trimestriel, le n° 4 est celui de décembre, en kiosque). Voir www.les-indignes-revue.fr.