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Faut-il enterrer les 35 heures ?
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Faut-il enterrer les 35 heures ?
Réponse à Manuel Valls : la réduction du temps de travail, un levier puissant pour agir contre le chômage.
Avant d’affirmer qu’il faut « travailler plus », Manuel Valls a-t-il pris quelques minutes pour essayer de comprendre la révolution qu’a connue le monde du travail depuis quelques années, en France comme chez nos voisins ?
L’Allemagne a connu en 2009 une récession deux fois plus grave que la France. A la demande des syndicats, Angela Merkel a décidé de développer le KurzArbeit, une forme négociée de réduction du temps de travail : plutôt que de licencier 20 % des effectifs, une entreprise en difficulté baisse son temps de travail de 20 % et garde tous les salariés. Elle baisse les salaires mais l’Etat maintient l’essentiel des revenus. Quand le gouvernement français voulait favoriser les heures supplémentaires, les Allemands réduisaient le temps de travail.
Le cas de l’Allemagne ne doit pas être idéalisé (la précarité explose dans le tertiaire depuis les réformes des années Schröder) mais le bilan des deux dernières années est incontestable : grâce au KurzArbeit, malgré une récession 2 fois plus forte, le chômage a augmenté 5 fois moins vite en Allemagne qu’en France. Si nous avions agi comme nos amis allemands, nous aurions 1.000.000 de chômeurs en moins !
Aux Etats-Unis, le Livre blanc publié par la Maison blanche en février 2007 indiquait que la durée moyenne réelle était tombée à 33,7 heures (sans compter les chômeurs). Oui, vous avez bien lu : alors que les Etats-Unis étaient donnés en exemple par Nicolas Sarkozy comme « le pays de la croissance et du plein emploi », la durée réelle n’était que de 33,7 heures.
La durée moyenne dans l’industrie était de 40,7 heures mais il y avait par ailleurs tellement de petits boulots, à 10 ou 15 heures par semaine, que la durée moyenne tous secteurs confondus était tombée à 33,7 heures. Avant même que commence la récession.
USA : 33,7 heures de durée moyenne
En quarante ans, la durée moyenne du travail aux Etats-Unis est passée de 38,6 à 33,7 heures. Ce chiffre devrait faire réfléchir Manuel Valls et Jean-François Copé : dans un pays qui bénéficiait d’une croissance forte -grâce à une forte immigration et à un niveau d’endettement colossal- et où n’existe quasiment aucune règle en matière de temps de travail, la durée moyenne est tombée à 33,7 heures !
Comment expliquer une durée aussi faible ? C’est que nous vivons une vraie révolution : grâce aux ordinateurs et aux robots, grâce aussi un niveau de formation qui a considérablement augmenté, on a fait depuis 40 ans plus de gains de productivité que sur les deux siècles précédents.
Aucune époque n’a jamais connu un tel bouleversement. Voilà pourquoi, en Allemagne comme aux Etats-Unis, on peut produire plus avec moins de travail.
Qu’en est-il en France ? Quelle est, chez nous, la durée moyenne du travail ? Si l’on en croit le Portrait Social 2010 de l’INSEE, « en 2009, la durée hebdomadaire moyenne du travail déclarée par les personnes ayant un emploi est de 37,8 heures en France métropolitaine : 41,0 heures pour les personnes à temps complet et 22,8 heures pour celles à temps partiel.» Dans beaucoup d’entreprises, si l’on tient compte des heures supplémentaires, déclarées ou non, la durée réelle d’un temps plein est plus proche aujourd’hui des 40 heures que des 35. On a fait depuis 30 ans plus de gains de productivité que sur les deux siècles précédents, mais la durée d’un temps plein reste proche de 40 heures.
En 1978, quand la Commission Giraudet rendait ses conclusions à Raymond Barre, elle affirmait déjà qu’il fallait baisser le temps de travail de 10 %. En 1995, la Commission Boissonnat (créée par Edouard Balladur) affirmait qu’il fallait « une baisse de 20 à 25 % du temps de travail » mais quinze ans plus tard, la durée moyenne d’un temps plein reste supérieure à 39 heures et un socialiste nous dit qu’il faut travailler plus. Quel non-sens !
En octobre 1995, le rapport Boissonnat conseillait une
« une baisse de 20 à 25 % du temps de travail »
Entre 1900 et 1970, alors que la productivité augmentait assez lentement, on a divisé par 2 le temps de travail : on est passé de 7 jours à 6, puis de 6 jours à 5, tout en donnant 5 semaines de congés payés. Mais depuis 1970, alors que la productivité a fait des bonds de géant, nous sommes incapables de faire évoluer vraiment notre contrat social. Certes, dans les entreprises de plus de 20 salariés, on a gagné quelques jours de RTT, mais fondamentalement, la norme d’emploi reste la semaine de 5 jours et le temps plein reste proche de 39 heures.
Du coup, au lieu de profiter à tous, les gains de productivité colossaux débouchent sur un partage du travail non-dit : d’un côté ceux qui travaillent plein pot (aux alentours de 39 ou 40 heures) et de l’autre plus de 3.000.000 de chômeurs et de RMIstes qui font 0 heure par semaine. Et au milieu, la foule de tous ceux et celles -les femmes sont les plus touchées- qui galèrent avec des emplois à 20 heures par semaine…
Ce partage du travail sauvage, ce partage du travail réalisé par le marché, est très favorable aux actionnaires : quand il y a autant de chômeurs, quel salarié peut exiger une augmentation de salaire ? Dans beaucoup d’entreprises, la négociation sur les salaires se résume à un « si tu n’es pas content, tu peux aller voir ailleurs. » Dans tous les pays, la part des salaires dans le PIB a nettement baissé depuis trente ans.
Pour les 15 pays les plus riches de l’OCDE, la part des salaires représentait 67 % du PIB à la fin des années 70. Elle ne représente plus que 57 %. En trente ans, pour l’ensemble de ces 15 pays, ce sont quelques 35.000 milliards d’euros qui auraient du aller aux salariés et qui sont allés vers les actionnaires.
Le « partage » actuel avantage nettement les actionnaires
On comprend bien pourquoi l’aile néo-libérale du Medef et de la droite se sont tellement activées pour « détricoter » les 35 heures : visiblement, la forme actuelle de partage du travail et des revenus leur convient très bien. C’est une vision pleine de cupidité et d’aveuglement (les inégalités de revenus dues au chômage sont la cause fondamentale de la crise que nous vivons depuis trois ans) mais c’est une vision cohérente pour un néo-libéral. Mais cette vision devrait choquer toutes celles et ceux qui sont attachés à la justice sociale et veulent sortir de la crise avant qu’elle n’échappe à notre contrôle.
Voilà pourquoi, au-delà du cas de Manuel Valls, on ne peut qu’être troublé par l’incapacité du PS à dire ce qu’il fera en matière de temps de travail s’il revient au pouvoir. Quand Arnaud Montebourg explique que «les 35 heures n’existent plus, donc évidemment rouvrir ce débat est inutile», on se demande ce qu’il veut dire exactement. En 1997, on nous expliquait avec une certaine emphase que les 35 heures était la Mère de toutes les batailles. Mais, aujourd’hui, après huit ans de travail de sape intellectuel et législatif, la droite a gagné, « les 35 heures n’existent plus » mais, apparemment, ce n’est pas grave : il est « évidemment » inutile de rouvrir ce débat…
En octobre 1995, quand la Commission Boissonnat affirmait qu’il fallait « une baisse de 20 à 25 % du temps de travail », personne ne s’est moqué. En ce début 2011, alors que le nombre total de chômeurs dépasse les 4 millions, pourquoi le PS a-t-il peur de son ombre ? Pourquoi la question du temps de travail redevient-elle tabou au PS ?
Nous autres, écologistes, pensons que le débat sur le temps de travail reste un débat fondamental et qu’il mérite mieux que les arguments caricaturaux que nous entendons depuis 15 ans. Nous n’avons jamais pensé que la RTT était la baguette magique, la solution miracle. C’est l’un des 10 ou 15 leviers sur lequel nous devons agir si nous voulons sortir du chômage de masse.
Ce n’est qu’un levier parmi d’autres mais c’est sans doute le plus puissant : dans les années 1995-97, quelques 400 entreprises sont passées à la semaine de 4 jours à la carte : Fleury-Michon, Mamie Nova, Brioches Pasquier et bien d’autres moins connues… En 1997, à partir de l’expérience de ces 400 pionniers, une étude du Ministère du Travail montrait qu’un mouvement général vers la semaine de 4 jours, financé essentiellement par une activation des fonds Unedic (l’idée vient de la CFDT), permettrait de créer 1,6 millions d’emplois. Si le sujet redevient tabou, si l’on n’ose plus parler du temps de travail, comment pouvons-nous sortir du chômage de masse ? Quelle autre réforme peut créer plus d’un million d’emplois ?
Dans le texte qu’il a adopté en décembre, lors de la Convention sur l’égalité réelle, le PS ne dit pas un mot sur la question du temps de travail. L’une des rares mesures annoncées en matière de lutte contre le chômage, ce sont les « dispositif nouvelle chance pour les 150 000 jeunes sortant du système scolaire sans qualification.» 150.000, c’est bien mais il y a plus de 4 millions de chômeurs et tous ne sont pas jeunes. Tous ne sont pas sans qualification.
N’en déplaise à Manuel Valls, ce n’est pas les 35 heures qu’il faut « déverrouiller ». C’est la capacité de la gauche à comprendre le monde qui l’entoure et à inventer une politique à la hauteur des enjeux. Répétons-le : il n’y a pas de solution unique. Il faut en même temps investir dans une vraie politique du logement, investir dans une vraie politique d’économie d’énergie, développer les énergies renouvelables, construire un service public de la petite enfance. Il faut rénover notre fiscalité, investir dans la recherche, développer les PME et rendre concret le droit à la formation tout au long de la vie… Oui, contre le chômage, il faut agir sur tous ces leviers; la RTT n’est pas une solution miracle mais c’est une question cruciale pour au moins trois raisons :
1. bien négociée et bien financée, la réduction du temps de travail est aujourd’hui le levier le plus puissant dont nous disposons pour sortir du chômage de masse et construire un meilleur partage des revenus. A condition qu’elle soit assez forte et assez rapide : « Il faut passer à 4 jours sans étape intermédiaire » affirmait déjà Antoine Riboud, le PDG de Danone, dans Le Monde en septembre 1993…
2. Une RTT forte et régulière permet à chacune et à chacun d’avoir du temps pour d’autres activités, qui sont aussi importantes que le travail mais ne sont pas dans la sphère marchande : avoir du temps pour sa vie personnelle, pour l’accès à la culture, à la formation, un engagement associatif ou politique, etc…
3. la question du temps de travail est aussi un révélateur de notre vision du peuple : le peuple est-il une masse d’individus un peu stupides auxquels on s’adresse avec des slogans et des « marques », ou le peuple est-il un ensemble d’hommes et de femmes libres, de citoyens capables d’intelligence, capables ensemble de comprendre le monde et de choisir en conscience l’avenir qu’ils veulent construire ?
Le seul intérêt des déclarations de Manuel Valls est d’avoir rouvert le débat sur le temps de travail.
Alors débattons !
Mis à jour (Mercredi, 08 Juin 2011 16:52)
















Commentaires
Cordialement,
Emmanuel Prévot
http://emmanuelprevot.over-blog.fr/
je pense qu'il est bien de regarder dans des pays comme l'Allemagne, les USA la durée du travail, et je ne comprends pas les contradictions
Avant tout, je suis très étonné que vous preniez pour exemple les États-Unis !
Passons sur cet énième incohérence dans votre discours. Vous omettez également -sciemment ?- de parler du nombre grandissant de travailleurs américains pauvres.
Autre incohérence : "Une RTT forte et régulière permet à chacune et à chacun d’avoir du temps pour d’autres activités". Au risque de briser vos rêves, je me dois de vous rappeler que pour profiter d'activités extra-professionnelle s, il convient d'avoir de l'argent (voyages, cinéma, spectacles, sport... demandent de mettre la main au portefeuille). Or, je ne connais pas de recette magique permettant de gagner l'argent nécessaire à ces activité, si ce n'est le travail.
Il est cependant à noter que certains secteurs d'activités "pénibles" peuvent effectivement demander un temps de travail adapté. Mais, et je risque de nouveau vous choquer, le travail n'est ni une honte, ni une maladie, ni une corvée pour bien des salariés et des cadres qui aiment leur travail et qui ne rechignent pas à travailler, avec plaisir, plus de 35 heures.
Pour bien des gens, que visiblement vous ne côtoyez pas, le travail est source de fierté et de satisfaction . Le discours des méchants patrons et des salariés pressés comme des citrons, bien que réel dans de rares cas, est un peu dépassé !
Enfin, à vous lire, toutes les avancées en terme de pouvoir d'achat engagés par le gouvernement n'existent pas ! Or, dès le début de la crise, un ensemble de mesures de solidarité ont été actées en faveur des 10 millions de ménages modestes : la suppression des 2e et
3e tiers provisionnels pour 2009 pour 5 millions de contribuables, le versement anticipé du RSA de 200 euros en avril 2009 et une prime exceptionnelle de 150 euros pour les familles modestes avec enfants. Malgré la crise, selon l’INSEE, en 2009 et en 2010, le pouvoir d’achat des ménages a continué de progresser de 1,6 et 1,2 %.
Par ailleurs, 950 000 contrats aidés ont également permis de maintenir en activité des personnes en situation précaire. Enfin, la suppression des charges pour les nouveaux emplois créés dans les TPE a soutenu 1,2 million d’embauches depuis décembre 2008.
Chacun devrait pouvoir, à mon humble avis, choisir son temps de travail, que ce soit pour ceux qui veulent travailler moins de 35 heures comme pour ceux qui veulent travailler plus, tout en étant conscient que la rémunération sera en fonction du temps travaillé.
Bien à vous,
Emmanuel Prévot
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